Intervention du CAL/Luxembourg – Cérémonie multicovictionnelle du 21 juillet 2025 à Arlon
Résister et construire ensemble
Mesdames, Messieurs,
Pour préparer cette cérémonie en ce jour de fête nationale, notre groupe de travail s’est rapidement accordé sur un mot : résister.
Vous l’avez entendu dans les prises de parole des représentants des communautés religieuses : résister et construire ensemble. Voilà donc le cœur de notre message aujourd’hui. Le mot « résister » s’est imposé comme une évidence. Un consensus fort, presque instinctif. Mais sur quoi devons-nous résister ? Sur ce point, les discussions ont été plus discrètes.
En début de Cérémonie, alors qu’il nous accueillait, Pascal Roger proposait ceci : « Résister face aux idéologies qui vont à l’encontre des valeurs fondamentales de nos sociétés démocratiques. Résister à la progression des voix qui invitent à la division, au jugement simpliste, à la logique du bouc émissaire, à l’exclusion. »
Un combat dans ce cadre me semble faire clairement l’unanimité : celui contre les extrémismes et en particulier contre l’extrême droite.
Ce combat est depuis longtemps une priorité pour le Centre d’Action Laïque et pour les Maisons de la Laïcité. Il est d’ailleurs encore l’un des trois axes majeurs choisis pour la prochaine convention laïque du 22 novembre à Namur.
Il faut dire que certains partis d’extrême droite, en quête de respectabilité, se réclament parfois de traditions religieuses. Mais la majorité des mouvements religieux, et nous l’avons entendu encore aujourd’hui, sont des contre-pouvoirs naturels face aux idéologies d’extrême droite.
Pourtant, un danger grandit : l’extrême droite ne se présente plus toujours sous les traits qu’on lui connaît. Elle change de visage, adoucit son langage, emprunte des codes modérés. En France, par exemple, c’est manifeste. Et ce flou entretient une confusion : où finit la droite dite « radicale », où commence l’extrême droite ? Sous des étiquettes plus acceptables, les idées restent les mêmes. Certains partis démocratiques ou certains de leurs membres reprennent des idées et des éléments de langage populistes ou identitaires, brouillant les repères, et s’éloignant des idéaux de justice sociale, le liberté, d’égalité et de solidarité.
Il est essentiel de rester lucides sur ces glissements qui banalisent certaines idées extrémistes. Alors, que devons-nous combattre ? Quelles doivent être nos résistances ?
Je vous propose aujourd’hui un repère clair et solide, en ce jour de fête nationale : notre Constitution belge.
Notre Constitution n’est pas qu’un texte juridique. Elle est un rempart actif contre les dérives autoritaires, racistes ou identitaires. Et elle doit le rester.
Je voudrais l’illustrer en cinq points, chacun avec un ancrage concret dans le réel, dans notre monde.
D’abord, la Constitution affirme clairement un principe fondamental : nous sommes toutes et tous égaux devant la loi.
Aucune discrimination n’est permise, que ce soit sur base de l’origine, du genre, de la religion ou des opinions. Ces articles — les 10 et 11 — sont une barrière directe contre le racisme, le sexisme et les politiques d’exclusion.
Ancrage dans le réel : on observe dans plusieurs pays des reculs importants à propos du mariage entre personnes de même sexe. Soyons vigilants ! Résistons !
Deuxième point : nos libertés sont protégées par la Constitution : la liberté d’expression, de culte, de presse, d’association… Articles 19 et 25 à 27.
Toutes ces libertés nous permettent de vivre, de penser, de croire, de ne pas croire, de contester. Elles empêchent un pouvoir de museler les opposants, de censurer les médias ou d’imposer une pensée unique.
Ancrage dans le réel : Au Nigéria, Mubarak Bala a été condamné à 24 ans de prison pour s’être exprimé sur les réseaux sociaux sur l’inexistence d’une vie après la mort. Heureusement, il a été libéré après 4 années de prison. Soyons vigilants ! Résistons !
Troisièmement, notre État repose sur le droit, pas sur la force. Il y a des règles, des institutions, des contre-pouvoirs. Et surtout, une justice indépendante. Articles 33, 40, 151. C’est ce cadre qui bloque les dérives arbitraires et protège les minorités face à toute tentative d’abus de pouvoir.
Et puis, la Belgique ne vit pas en vase clos : elle est liée à des engagements internationaux, comme la Déclaration universelle des droits humain. Ses articles 10 à 14 en particulier. Ces textes protègent nos droits, même face à un gouvernement tenté par des restrictions autoritaires.
Ancrage dans le réel : le Centre d’action laïque s’est vivement inquiété de la récente lettre ouverte de dirigeants européens, dont notre premier ministre, demandant une réouverture du débat sur la façon dont la Cour européenne des droits de l’homme interprète la Convention européenne des droits humains, en particulier concernant l’expulsion de ressortissants étrangers criminels.
Soyons vigilants ! Résistons !
Enfin, il y a un enjeu fondamental : l’éducation. Chez nous, l’enseignement est accessible à tous, et il vise l’épanouissement de la personne humaine. Article 24. C’est une ligne de défense essentielle contre les logiques de repli, de haine ou de manipulation idéologique qu’on voit ressurgir ailleurs — et parfois, malheureusement, aussi ici en Belgique.
Ancrage dans le réel : aux Etats-Unis, des universités voient leurs financements rabotés, voire supprimés. Soyons vigilants ! Résistons !
Je cite encore Pascal Roger : « Dès le plus jeune âge, il faut cultiver le dialogue, l’ouverture à la différence et la volonté de comprendre l’autre ; ne pas laisser nos écrans éteindre l’empathie en chacun de nous mais, au contraire, prendre en compte les besoins de tous. »
Ces principes ne sont pas abstraits. Ils sont vivants, ils façonnent notre démocratie, et ils doivent être défendus.
Résister, c’est donc protéger tout cela.
C’est aussi combattre les nouvelles formes de l’extrême droite : trumpisme, populisme, idéologie néo-réactionnaire… Les visages changent, la menace demeure. Soyons vigilants, résistons !
Mais notre message ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, nous parlons aussi de « construire ensemble ».
Alors, même question, que faut-il construire ?
Pascal l’a mentionné : « il faut encore oser rêver, se laisser porter par un idéal. »
Permettez-moi donc une réponse symbolique : il nous faut construire une maison de l’universalisme humaniste. Une maison dans laquelle chaque communauté de pensée se sentirait chez elle et trouverait les réponses à ses questions métaphysiques sans que cela fasse de l’ombre à la réponse du voisin. Une maison de l’universalisme humaniste où toutes les identités seraient les bienvenues, où la liberté de conscience doit être absolue.
C’est une idée éculée, utopique et irréaliste ? Oui, c’est vrai. Mais qu’à cela ne tienne. Cette maison à construire ensemble n’existera jamais, c’est certain, mais là n’est pas le point.
Ce qui importe, c’est la volonté de la construire, c’est de travailler à la construire ensemble, même si elle n’existera jamais. C’est d’en imaginer les fondations solides et stables, d’en penser l’architecture nécessaire, de préparer les blocs nécessaires à sa construction. Même si elle n’existera jamais. C’est peut-être cela l’espérance que proposent les religions. De mettre en place un cadre qui permet sa construction, de combattre par exemple, les ambitions personnelles qui la rendraient fragiles. De combattre l’ignorance qui la rendrait fragile. De combattre le mensonge qui la rendrait fragile. Pierre par pierre, acte par acte.
le= »text-align: justify; »>Pour conclure, je reprends un extrait de la Torah qui a été partagé un peu plus tôt : « que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, Que le fort ne se glorifie pas de sa force, Que le riche ne se glorifie pas de sa richesse. Mais que celui qui veut se glorifier se glorifie d’avoir de l’intelligence et de me connaître »
Chacune, chacun mettra ce qu’il souhaite dans le « ME connaître ». En ce qui me concerne, c’est l’amour. L’amour universel.
Résistons et construisons ensemble !
Je vous remercie. Bonne fête nationale à toutes et tous.