Pourquoi les femmes restent-elles moins nombreuses à exercer des responsabilités politiques locales ? Quels obstacles rencontrent-elles pour se lancer, être élues et poursuivre leur engagement ? Et comment favoriser une participation plus équilibrée des femmes à la vie politique locale ?
C’est autour de ces questions que Free asbl et le Centre d’Action Laïque de la province de Luxembourg ont organisé le mardi 29 septembre dernier, au Palais à Arlon, une conférence consacrée à la place des femmes dans la politique locale. Animée par Olivier Orianne, la soirée a réuni Audrey Vandeleene, professeure et chercheuse à l’ULB, Aurélien Dethier, membre fondateur de Free asbl, ainsi que quatre élues locales : Anne Lamesch, Myriam Gueuning-Van Hulle, Mélissa Hanus et Carole Janssens. Eric Gelhay, Président du Centre d’Action Laïque de la province de Luxembourg, a ouvert les échanges.
Des progrès, mais des écarts qui persistent
Les élections communales de 2024 ont confirmé une progression de la présence des femmes dans les collèges communaux wallons. Elles représentent aujourd’hui 40,6 % des mandats, mais seulement 22,6 % des fonctions de bourgmestre. En province de Luxembourg, les femmes dirigent 13 communes sur 43. Ces chiffres témoignent de progrès, mais aussi d’un écart qui reste important entre la présence des femmes parmi les élus et leur accès aux fonctions les plus importantes.
La soirée a permis de replacer cette situation dans une perspective historique. Aurélien Dethier a notamment rappelé les grandes étapes de l’accès des femmes à la participation politique en Belgique et présenté les constats à l’origine de la conférence.
Un parcours qui commence bien avant l’élection
Pour comprendre ces écarts, il faut regarder ce qui se passe avant même le scrutin, a expliqué Audrey Vandeleene. L’accès à un mandat politique peut être vu comme un parcours en plusieurs étapes : s’intéresser à la politique, envisager une candidature, accepter de se lancer, trouver une place sur une liste, être élue, puis décider de poursuivre son engagement. À chacune de ces étapes, des différences entre les femmes et les hommes peuvent apparaître.
Les recherches présentées montrent notamment des différences en matière d’ambition politique, même si celles-ci sont moins marquées au niveau local qu’au niveau européen.
Un autre élément ressort : l’idée de devenir candidate ne naît pas toujours spontanément. Elle peut être encouragée par l’entourage ou par des personnes déjà engagées en politique. Encourager directement des femmes qui en ont l’envie et les compétences à envisager une candidature peut donc constituer un levier important.
Entre volonté d’être utile et réalité du mandat
Les motivations à s’engager en politique ont également été abordées. Pour certaines femmes, la politique est avant tout une manière d’être utile, d’aider les autres et d’améliorer concrètement la vie de leur commune. Mais la réalité d’un mandat peut parfois être très différente : rapports de force, contraintes institutionnelles, exposition publique, critiques ou encore rythme de travail.
Cet écart entre les attentes et la réalité peut contribuer à une forme de désillusion et influencer la décision de poursuivre ou non un engagement politique.
Quatre élues témoignent de leur quotidien
Les témoignages d’Anne Lamesch, Myriam Gueuning-Van Hulle, Mélissa Hanus et Carole Janssens ont permis de mettre ces constats en perspective avec la réalité vécue dans les communes.
Anne Lamesch a notamment évoqué les différences entre le conseil communal et le collège, ainsi que l’évolution des pratiques lorsque davantage de femmes sont présentes dans les espaces de décision.
Myriam Gueuning-Van Hulle a témoigné des remarques auxquelles peuvent être confrontées les femmes lorsqu’elles exercent des responsabilités encore souvent associées aux hommes. Elle a également évoqué la relation avec les citoyens et la nécessité de trouver un équilibre entre engagement politique et vie personnelle.
Carole Janssens a insisté sur la charge très concrète d’un mandat local : réunions en soirée, événements le week-end, nombreuses sollicitations et communications quotidiennes. Une disponibilité qui demande du temps et un soutien important de l’entourage.
Mélissa Hanus a abordé les conditions d’exercice d’un mandat lorsqu’une élue devient mère, ainsi que l’exposition croissante des responsables politiques sur les réseaux sociaux.
Quand les réseaux sociaux deviennent un espace de pression
Les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place importante dans la relation entre élus et citoyens. Ils peuvent cependant également exposer les responsables politiques à des comportements sexistes ou violents. Les témoignages de la soirée ont fait ressortir différentes formes d’attaques : commentaires sur le physique, remarques sexistes, insultes, attaques personnelles ou messages haineux.
La critique politique fait partie du débat démocratique. Les attaques sexistes ou personnelles, elles, ne peuvent pas être considérées comme une simple expression de cette critique. Prévenir le cybersexisme et permettre aux élues et élus de savoir comment réagir face à ces comportements constituent donc aussi des conditions pour un exercice serein du mandat.
Quels leviers pour favoriser l’engagement des femmes ?
La conférence n’a pas seulement permis de dresser un constat. Elle a également fait émerger plusieurs pistes d’action :
- encourager davantage de femmes à envisager une candidature ;
- rendre visibles des femmes engagées en politique et proposer des rôles modèles ;
- améliorer la visibilité des candidates pendant les campagnes ;
- faciliter la conciliation entre vie privée, vie familiale, vie professionnelle et mandat politique ;
- mieux prendre en compte la grossesse et la parentalité dans l’organisation des mandats ;
- prévenir et combattre le cybersexisme ;
- questionner les pratiques des organisations politiques et la constitution des listes ;
- intégrer davantage l’égalité entre les femmes et les hommes dans les politiques communales ;
- sensibiliser les jeunes à la participation citoyenne et politique.
Parmi les propositions évoquées figure notamment la possibilité d’établir des calendriers prévisionnels des réunions des collèges communaux, afin de permettre aux élus et élues de mieux articuler leur mandat avec leur vie professionnelle et familiale. La composition des listes constitue également un enjeu. La représentation des femmes ne dépend pas uniquement de leur nombre parmi les candidates : leur position sur les listes et leur accès aux fonctions à responsabilité comptent également.
« La politique n’est pas un miroir de la société, mais elle devrait l’être »
Cette phrase d’Audrey Vandeleene résume une partie des échanges. La question de la représentation des femmes permet en effet d’interroger plus largement les conditions d’accès aux lieux de décision. Le genre n’est pas le seul facteur qui peut influencer la possibilité de s’engager : le temps disponible, les ressources financières, l’éducation, les réseaux ou encore la situation sociale jouent également un rôle.
Dès lors, plusieurs questions se posent : qui se sent légitime pour se lancer ? Qui est encouragé à le faire ? Qui dispose du temps et des ressources nécessaires ? Et dans quelles conditions peut-on poursuivre un engagement politique dans la durée ?
La représentation politique ne se joue donc pas uniquement le jour du scrutin. Elle se construit avant la candidature, lors de la constitution des listes, pendant la campagne, dans l’exercice du mandat et dans les conditions qui permettent de poursuivre cet engagement.
L’égalité se construit aussi entre deux élections
Cette conférence a permis de croiser les données de la recherche avec les expériences de celles qui vivent la politique locale au quotidien. Elle a surtout montré que favoriser la participation des femmes à la vie politique ne consiste pas uniquement à augmenter leur nombre parmi les candidates ou les élues. Il s’agit aussi de créer les conditions qui leur permettent de franchir le pas, d’être visibles, d’exercer leurs responsabilités et de poursuivre leur engagement, dans une culture politique ouverte et respectueuse.
L’égalité en politique ne se joue donc pas uniquement le jour des élections. Elle se construit avant, pendant et après le mandat.
Merci à Audrey Vandeleene, Aurélien Dethier, Eric Gelhay et Olivier Orianne, aux quatre élues Anne Lamesch, Myriam Gueuning-Van Hulle, Mélissa Hanus et Carole Janssens, ainsi qu’à toutes les personnes présentes au Palais à Arlon pour la richesse des échanges.
Une organisation dans le cadre de la campagne d’éducation permanente du CAL : Démocratie. Et si on participait vraiment?, avec le soutien de la Province de Luxembourg.